C’était très mal parti. L’ancien président Ravalomanana dès son arrivée le 1er novembre dans la capitale éthiopienne, avait tancé vertement Ablassé Ouedraogo, «simple consultant de l’Union Africaine» pour ses propos concernant les réunions du 6 octobre au Carlton. Outrepassant son devoir de réserve, Ouedraogo avait émis publiquement l’idée que la présidence de la nouvelle transition était acquise à Andry Rajoelina, même sans la signature des 4 responsables des mouvances engagées dans les négociations quadripartites. Il voulait sans doute appuyer la position française, exprimée par Alain Joyandet, secrétaire d’état à la coopération : Andry Rajoelina est le président de la transition, reconnu par la communauté internationale. Du moins, c’était le vœu le plus cher de l’Hexagone.
Ravalomanana a changé d’hôtel pour ne plus dépendre de l’organisation de l’Union africaine et demandé aux autorités éthiopiennes d’assurer sa sécurité. «La responsabilité des uns et des autres, devant l'Histoire, est pleinement engagée, et aucune considération particulière, aussi légitime fût-elle, ne saurait valoir devant la primauté indiscutable de l'intérêt général» déclarera Jean Ping, le président de la commission de l’Union africaine lors de son discours d’ouverture. Il mentionnera la «lassitude quasi-générale» de la population, ressentie aussi par les médiateurs.
Comme à Maputo II, les discussions se sont immédiatement focalisées sur la présidence de la nouvelle transition. Andry Rajoelina considérait qu'elle lui était acquise depuis Maputo I et le Carlton. Marc Ravalomanana, lui, persistait dans son refus : il ne voulait pas d’un putschiste à la tête de cette entité. Les 3 jours de négociations sont ainsi passés. Le 5 novembre à minuit, le temps officiel imparti était épuisé mais les Malgaches continuaient de discuter. Alors qu’on entamait la journée du 6, vers 1heure et quart du matin, Andry Rajoelina provoque un incident diplomatique. «Je pars, je pars ! S'ils ne veulent pas de ma présidence, je pars. Mais ils en seront les responsables» clame-t-il en sortant de la salle avec sa suite.
Consternation des autres participants, à commencer par Joaquim Chissano. Choqué, ce dernier déclare : «Ce n’est à vous de partir car je suis le président de séance…C’est moi qui doit partir si je ne sers plus à rien, pas vous». Il sera retenu par Tiébilé Dramé et Edem Kodjo alors que la délégation de la HAT (Haute autorité de transition) quitte la réunion au pas de course Le vieux professeur Zafy, doyen des présidents malagasy, a du mal à cacher son indignation : «Diriger un pays, ce n’est pas comme ça…C’est un tort énorme, énorme, ca lui coûtera très cher… Il est le plus jeune, il ne respecte pas les vieux. Il y a quand même le respect de l’âge… Son comportement… n’est pas très malgache…Ce qu’il a fait aujourd’hui, c’est une honte pour les Malgaches. C’est une honte pour quelqu’un qui prétend diriger le pays…Il n’a quand même pas dix ans».
Dans la matinée, Didier Ratsiraka, qui avait fêté ses 73 ans la veille, présentera ses excuses à Joaquim Chissano au nom de ses compatriotes. Andry Rajoelina reviendra finalement en début d’après-midi. Ce psychodrame accouchera d’une solution logique et qui était dans les cartons depuis bien longtemps au cas où : une présidence collégiale où toutes les mouvances seraient représentées. Seule celle de Didier Ratsiraka en est absente car elle hérite de la primature où Eugène Mangalaza est confirmé. Tout le monde participe ainsi à l’exécutif et chacun sauve la face.
Font donc partie de la direction présidentielle collégiale :
- le Docteur Emmanuel Rakotovahiny, présenté par le professeur Albert Zafy, qui passe du statut de vice-président, prévu le 6 octobre au Carlton, à celui de co-président,
- Fetison Rakoto Andrianirina, le représentant de Marc Ravalomanana, lui aussi co-président
- et le plus jeune, Andry Rajoelina, qui sauvegarde son «acquis» en préservant une légère prééminence protocolaire sur ses deux collègues mais sans pouvoir supplémentaire.
La France le 7 novembre, par la voix de Bernard Kouchner, son ministre des Affaires étrangères, «salue la conclusion positive… des négociations inter-malgaches». Elle peut ! Sa représentante à Addis-Abeba, Béatrice Lederlé, s’est dépensée sans compter. Andry Rajoelina s’en est finalement sorti mais très affaibli. Aucune décision ne pourra désormais être prise au sommet de l’état sans la signature des 3 co-présidents. Marc Ravalomanana s’est réjoui du fait qu’Andry Rajoelina ne soit plus «le chef». En plus de la primature, Didier Ratsiraka obtient les Finances en échange de 2 ministères moins stratégiques.
En marge des négociations s’est déroulée une autre bataille, plus anecdotique. Les 2 courants du GTT (Gasy Tia Tanindrazana), légalistes, ont chacun envoyé une délégation à Addis-Abeba. Le «GTT international» était représenté par l’emblématique jeune avocate Vony Rambolamanana et un autre militant. La branche dissidente, le «Collectif GTT» a mandaté 4 personnes. L’enjeu était la reconnaissance du «former président» Marc Ravalomanana. La lutte a tourné à l’avantage du «GTT international».
Le maintien d’Andry Rajoelina ne peut faire illusion. La HAT, déjà moribonde, termine son aventure par un échec total dans tous les domaines : une économie détruite, des libertés bafouées et une corruption encore plus visible que sous le régime précédent. Le scandale du bois de rose, qui a coûté 120 millions de dollars au pays n’en est qu’un exemple. Pour avoir plus détails sur cette affaire, on peut se référer à un excellent article d’Achille sur son blog (Reflexiums, en lien). La nouvelle transition s’attèlera sans doute à une remise aux normes républicaines des pratiques de l’état. On ne devrait plus voir les membres de la FIS (Force d’intervention spéciale) faire des descentes pour aller arrêter, tabasser ou menacer des citoyens pour la simple raison que leurs idées ne leur reviennent pas.
La Grande Ile dispose maintenant de 3 présidents non élus à sa tête mais on s’abstiendra de ricaner (bien que… !). Cette solution apparaît comme la moins mauvaise, en permettant l’apaisement et en ouvrant au peuple la possibilité de s’exprimer enfin par des élections avant fin 2010. Le compte à rebours a d’ors et déjà commencé. On peut raisonnablement espérer que la fin de l’embargo économique par la communauté internationale, ramènera un minimum d’embellie dans le domaine des emplois. Ce sera un peu de soleil pour une population exsangue qui se bat depuis des décennies pour le respect de ses libertés.
Alain Rajaonarivony
On peut rendre justice, c’est le cas de le dire, à Roindefo Monja, d’avoir suivi la voie
légale pour tenter de régler son problème avec Andry Rajoelina. Il s’est tout de même retranché à Mahazoarivo, le palais de la Primature, avec sa garde fortement armée et motivée en attendant le
verdict. Cela a aidé les «autres» d’en face à jouer le jeu des joutes oratoires au lieu d’envoyer la FIS (Force d’intervention spéciale) comme à l’accoutumée. Une spirale vertueuse, le retour
vers une normalité démocratique, a été enclenchée, à cause de (ou grâce à) la résistance de Monja. Le feuilleton n’est pas fini car l’ex-toujours Premier ministre, dès le lendemain 23 octobre, a
fait part de son intention d’introduire un recours en annulation pour vice de procédure, tout en invoquant l’état de droit. Il ne quittera son poste qu’après la réunion d’Addis-Abeba prévue vers
le 3 novembre où les 4 mouvances signifieront officiellement qui doit occuper la Présidence, la vice-présidence et la primature de la nouvelle transition consensuelle.
Un motif d’optimisme dans cette sinistrose : Le haut débit
(l’ADSL) arrivera enfin à Antananarivo, grâce à Orange, dans les prochains jours. L’opérateur français aura réussi son challenge lancé en mars 2008. Marc Ravalomanana savait mieux que personne ce
qu’il doit à Internet, et depuis 2002, on annonçait une liaison par câble, toujours reportée. Ce temps perdu, dû à un manque évident de volonté politique, aurait peut-être permis à Tiko de
prendre pied dans ce domaine. En attendant, les Malgaches accumulaient les retards sur le reste du monde. Le haut débit, c’est des plateformes d’appels, des délocalisations de services, une
incitation pour les sociétés en pointe utilisant systématiquement les transferts de données et de fichiers à s’installer… Ce que l’état malgache n’a pas été capable de faire en 7 ans, une société
française l’a fait en un peu plus d’un an et pour peanuts, une trentaine de millions d’Euros (35 exactement), à comparer avec les 60 millions de dollars qu’a coûté
Les atermoiements de la politique africaine de l’Hexagone ont été
relevés par «Le Monde» dans un article en date du 16 octobre intitulé «L’ambiguïté française face aux régressions démocratiques sur le continent africain». L’ancienne puissance coloniale semble
avoir la nostalgie des réseaux Foccart. Mais outre que 2009 n’est pas 1960 (remarque déjà valable en 2002 lors de la crise malgache de l’époque), il y a une différence psychologique de taille. De
Gaulle était reconnaissant à l’Afrique de lui avoir donné la première capitale de la France Libre, Brazzaville, en 1940. Jacques Chirac adore le continent noir et y entretient des amitiés fortes.
Nicolas Sarkozy a, le moins qu’on puisse dire, fourni relativement peu d’efforts pour y être apprécié. La France dispose de moins en moins de relais efficaces malgré la présence dans la cellule
Afrique de quelques vieux baroudeurs. Les amitiés personnelles au plus haut niveau ont souvent sauvé les intérêts français.
Madagascar commence à lasser la communauté internationale, y compris les nations les
plus démocratiques. Si Roindefo Monja avait pris contact beaucoup plus tôt avec Marc Ravalomanana et engagé un véritable dialogue inter-malagasy, il aurait sans doute sauvé sa tête et évité au
pays des mois de décadence sociale et économique. Les événements s’accélèrent et on aura encore droit à quelques coups de théâtre. Andry Rajoelina aimerait conjurer l’infamie de passer dans
l’histoire comme le plus jeune putschiste d’Afrique. Déjà
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