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  • : Le blog de Alain Rajaonarivony
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20 janvier 2009 2 20 /01 /janvier /2009 08:30


Depuis la journée du 17 janvier, le pouvoir s'est lancé dans la contre-offensive. Dès le lendemain, le Ministère de la communication a saisi les émetteurs de la télévision Viva. C'était dimanche, vers quinze heures. Des éléments des forces de l'ordre sont entrés dans l'enceinte de Viva à Ambohimitsimbina, après avoir neutralisé les gardiens, et ont raflé le matériel. A cette nouvelle, une foule nombreuse est venue "protéger" la radio Viva, après un appel du Maire. Hier, lundi 19 janvier, le ministre Bruno Andriatavison, a adressé une mise en demeure à cette même radio, une véritable attitude de mépris envers la population. D'autres évènements vont sûrement suivre. Mais pour vous rappeler cette journée historique, voici d'abord un reportage d'atmosphère signé Gilbert Raharizatovo.







Vers 7h30, le parc lui même est encore très calme. Les routes ne sont pas encore coupées et il n'y a aucune voiture de police ou de gendarmerie à l'horizon. C'est si tranquille qu'on entend même jusqu'au Cinéma Ritz les décibels  des essais de la sonorisation. Par contre, quelques endroits sont déjà occupés par des attroupements importants : l'un sur l'esplanade du vieux marché d'Ananlakely devant la Banque BNI, le deuxième à proximité du magasin du célèbre tailleur Gilbert Rakotomanana et le dernier à la sortie du tunnel vers le côté est. A cette heure matinale, le nombre de personnes dépasse déjà approximativement le millier.

Vers 10 heures, le soleil a complètement chassé la pluie matinale. Il fait même trop chaud, aux alentours de 25 degrés Celsius. J'ai refait mon trajet de ce matin. Sur toutes les routes qui convergent vers le site, on voit des colonnes de piétons. Ce sont des tableaux inhabituels en fin de semaine, annonçant sans équivoque que le rassemblement sera important. A 10h30, je suis devant le portail du parc. D'un seul coup d'oeil, on peut évaluer leur nombre aux environs de 50.000 personnes. Aucune exagération quand on sait que le stade municipal de Mahamasina, quand il est plein à craquer lors d'un match de foot d'envergure, peut contenir ce même nombre de spectateurs.

Dans le parc, presque aucun mètre carré vide hormis la partie boueuse à l'entrée. Les deux routes sur les deux côtés sont devenues des véritables gradins, du fait  de la dénivellation entre eux et le parc, qui atteint presque un mètre. Les flancs des collines, les cours, les vérandas se transforment en balcons où se hissent des spectateurs privilégiés. C'est la première fois dans son histoire que le jardin d'Ambohijatovo reçoit une telle affluence.

"Le régime nous a tous rassemblé ici. Cette ambiance nous ramène sept ans en arrière. C'est le début de la fin..." Ces phrases sont presque sur toutes les lèvres. C'est le seul signe qui montre qu'il ne s'agit nullement d'une rencontre festive mais d'une manifestation populaire. La foule est immense mais aucun élément des forces de l'ordre n'est présent sur les lieux. Seule une ambulance de la commune, garée devant le parc peut faire penser à un évènement à risques. Personne ne souhaite le moindre débordement car dans cette vallée profonde en auge, il n'existe que deux sorties possibles sur les deux extrémités et encore, le tunnel est un goulot d'étranglement qui peut créer des dégâts énormes en cas de bousculade. La place n'est pas vraiment adéquate pour une manifestation de masse. Lors des précédents mouvements de rue, le nombre des manifestants pouvait atteindre 120.000 personnes, voire 200.000, soit le triple ou le quadruple de ce samedi.

Tous les matins, les interventions du Club de la presse privée animée par le trio de choc Rolly Mercia, Lalatiana Rakotondrazaka et Soava Randriamarotafika et l'accès direct à l'antenne, par appels téléphoniques, des auditeurs, rappellent immanquablement  l'ambiance de 2002. Mais à l'époque, en lieu et place de Viva, il y avait Radio Ravinala et MBS. L'histoire est, dit-on, un éternel recommencement!

A 11heures, je suis toujours devant le portail où les militants des partis regroupés au sein du mouvement FCD ou "Force pour le Changement Démocratique" déploient deux banderoles dénonçant la dictature. Tous les membres du bureau national sont là pour attendre à la fois l'arrivée de leur président Alain Ramaroson et la star du jour, le Maire d'Antananarivo Andry Rajoelina. La femme de Pety Rakotoniaina (en prison actuellement), Mialy Rakotoniaina, est parmi les siens car le Tambatra créé par son mari est membre de ce mouvement.

Il était 11h20, les responsables de la sécurité civile s'activent à ouvrir un couloir vers l'entrée du parc. Des coups de sifflets tonitruants de la police communale brisent soudain le silence. Une voiture Pick-Up bourrée d'éléments du service d'ordre suivie d'un 4X4 gris flambant neuf s'approchent tout doucement de la foule compacte devant le portail. Instantanément, une vague humaine déferle dans un désordre indescriptible pour se rapprocher de la voiture de Andry Rajoelina. Ce dernier ne résiste pas à la tentation du bain de foule. Un exercice dont le péril est difficilement appréciable en cette circonstance. Le jeune Maire, épanoui et dans son grand jour, salue la foule et touche à grands coups de paume de la main les milliers de doigts en l'air sur son passage. "Andry TGV! Andry TGV!" scande la foule, exaltée. Andry Rajoelina n'est plus simplement une star, il est devenu un héros à cet instant. Un autre Maire bénéficiait en 2002 d'un pareil élan populaire.

Il aura fallu quinze minutes pour que la voiture de l'élu atteigne le podium. Des milliers de voix, doublées par des morceaux de musique qui vrillent l'atmosphère, noient cette vallée profonde dans un tumulte assourdissant. L'émotion est à son summum. On ne peut décrire cette ambiance extraordinaire et bizarre où se mélangent à la fois le souvenir du temps passé, l'amertume et l'espoir, la haine et le "fihavanana" (la bonne entente sociale), la peur et le possible renouveau. Tout s'entremêle pour constituer encore un flou qui ne laisse pas voir clairement même le lendemain le plus proche.

Les termes "Zandry kely" ou "Boy kely" (petit gars immature) que ses adversaires accolaient au jeune élu étaient péjoratifs. Il est en train d'en faire une marque de fabrique. Ce samedi, il devient l'emblème de la nouvelle génération. Sa réelle popularité l'amène vers la stature d'un chef politique.

Nadine Ramaroson, la femme la plus médiatisée de l'année, est considérée par les journalistes comme le symbole de la battante. Mais en même temps, on lui attribue une certaine fragilité à cause de sa sensibilité reconnue envers les plus démunis et les plus vulnérables. Elle ouvre la série de discours par un hommage au Maire. "Andry Rajoelina, ce jeune qui ose et qui n'a pas peur, quelle mère ne serait pas émue devant ce jeune qui accepte volontairement d'être le sacrifice pour sauver cette nation qu'on détruit..., cette population qu'on appauvrit?"

Nadine Ramaroson a été choisie par Andry Rajoelina en personne pour représenter la société civile, en tant que secrétaire générale du Conecs (Conseil économique et social). Tout au long de son message, elle sera ovationnée, confirmant son image de "pasionaria du peuple". Issue de la grande  bourgeoisie d'affaires, et élevée dans les meilleures pensions d'Europe durant sa jeunesse, ses propos et sa popularité suscitent une réaction épidermique chez les gouvernants, entre jalousie, inquiétude et admiration. Pourquoi une gosse de riche s'intéresse-t-elle aux injustices sociales? Le pouvoir l'a, en tout cas, dans le collimateur.

En terminant son discours, elle dédiera à la foule un titre de Black Jack "Mba saino kely lesy", une chanson de circonstance qui invite les citoyens à réfléchir sur le devenir du pays, avec l'arrivée massive d'étrangers venant piller les richesses nationales et réduisant les Malagasy au rang de nouveaux colonisés. Les représentants des régions apporteront ensuite leurs témoignages quant aux vols de terres perpétrés par les hommes du pouvoir.

Andry Rajoelina prendra la parole en dernier. La première partie de son discours est lue, avec des mots forts. "Quoiqu'il arrive, je ne me laisserai jamais faire. Je mènerai jusqu'au bout cette bataille pour la liberté et la démocratie". La seconde, plus improvisée est le déballage promis. Il dénoncera la location pour une somme symbolique d'un site de la commune urbaine d'Antananarivo par la station MBS du groupe Tiko et les remblaiements de rizières sur la route-digue qui n'a pas reçu l'autorisation de la Mairie.

Presque à chaque minute, Andry Rajoelina galvanise la foule par son talent d'animateur. On note même quelques attaques dont la cible bien déterminée est le chef de l'Etat. C'est pour la première fois peut-être que dans un discours, la foule demande un bis "averenokely indray mandeha" comme pour bien s'assurer qu'elle a correctement entendu.

Le Maire demandera à deux ministres, celui de l'aménagement du territoire et celui des finances et du budget, de déposer leurs démissions d'ici à mercredi. Les affaires Daweoo (1,3 millions d'hectares de terres offertes à la société coréenne) et Force One (l'avion présidentiel) ont trop choqué l'opinion. Un appareil qui a coûté plus de cinq cents milliards de nos francs, précise l'élu. Cette somme aurait pu assurer le ravitaillement en riz de tous les Malagasy pendant cinq ans ou permettre l'achat de voiture 4L pour trois cent mille familles, ajoute-t-il, cette dernière pique étant un rappel ironique d'une des promesses de Ravalomanana en 2002.

Le Maire donne rendez-vous à la population sur cette place de la démocratie le samedi 24 janvier. Entretemps, il a promis d'ouvrir par la force populaire la télévision Viva. Samedi prochain, un autre jour pour la démocratie et l'espoir...


Gilbert Raharizatovo / Alain Rajaonarivony




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Published by Alain Rajaonarivony
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