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  • : Le blog de Alain Rajaonarivony
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13 janvier 2014 1 13 /01 /janvier /2014 00:20

 

 

- «Vous êtes allé voter ?»

- «Oui, mais il n’en sortira rien. «Ils» vont faire en sorte que les deux candidats aient des scores très proches, et dire ensuite qu’il y a eu tellement de fraudes qu’il est impossible de les départager. Cela servira de prétexte pour annuler les élections afin d’éviter une guerre civile…»

Ce dialogue s’est tenu le 20 décembre 2013, le jour même du second tour des Présidentielles. Et comme cette source était la même que celle qui m’avait annoncé la veille du 7 février 2009 qu’il y aurait un bain de sang le lendemain, et que je n’y avais pas cru à l’époque, j’ai été très attentif (voir article : «Massacre du 7 février : Le témoignage qui disculperait Marc Ravalomanana »). En analysant le déroulement des évènements, effectivement, jusqu’à présent, tout se déroule comme prévu.

 

Dès le soir du 20 décembre, la Télévision Nationale (la TVM) s’est mise à égrener les résultats en commençant par des bureaux de vote situés au fin fond des provinces réputées acquises à Hery Rajaonarimampianina, le candidat du pouvoir. Des bureaux de la capitale, à quelques arrêts d’autobus du bâtiment de la télévision, mais favorables à Jean-Louis Robinson, attendront plusieurs jours avant d’être comptabilisés. Hery, largement distancé au 1er tour par son adversaire, se retrouvait ainsi de cette manière, à toujours caracoler en tête, du moins pour les médias d’Etat. Les accusations de fraudes qui apparaîtront aussitôt, avec des reportages par exemple sur TVPlus, et des témoignages très précis, n’y changeront rien. La manipulation psychologique était bien maîtrisée.

 

Le 3 janvier, la Cenit (Commission électorale) annonçait la victoire officieuse de Hery Rajaonarimampianina avec 53,50% des voix, sous réserve de validation par la CES (Cour électorale spéciale). Au même moment, Jean Louis Robinson considérait qu’il l’avait emporté avec 52,87% et dénonçait des «fraudes massives».

 

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Des observateurs qui ne servent à rien

 

Urnes bourrées à Marovoay 1488127 579654295438403 9161845Tout était «libre, transparent et crédible !» selon les observateurs internationaux. Mais ce n’est pas au siège de la Cenit ou dans quelques bureaux de vote des grandes villes qu’ils auraient pu observer quoique ce soit. Nous ne sommes plus dans les années 60, avec des bureaux sans isoloir et des militaires dans les bureaux, ou dans un pays d’Afrique en guerre où des milices tirent sur les électeurs et enlèvent des candidats. Le scrutin s’est déroulé de manière pacifique et calme. Mais les observateurs n’étaient pas là quand, en pleine nuit dans les petits bureaux de vote, on obligeait les scrutateurs nationaux à sortir lors des décomptes, ou quand on menaçait les responsables qui refusaient d’avaliser des procès-verbaux falsifiés. Ce sont ces procès-verbaux qui sont ensuite envoyés à la Cenit. Parfois, les décomptes ont dû être arrêtés quand le nombre de bulletins dépassaient le nombre d’électeurs inscrits, mais ça, ce n’était pas mentionné sur les scans repris informatiquement devant les observateurs internationaux très satisfaits. Quant aux échanges d’urnes, c’est du classique surtout quand on rate le rendez-vous avec l’hélicoptère de ramassage dans les régions enclavées ou quand on doit trimballer les urnes d’un endroit à un autre avant de prendre le taxi-brousse. Et les manipulations statistiques, elles, sont indolores. Les fraudes se passaient en amont et en aval avec une certaine finesse.

 

Observ inter 2 JpegOn est bien loin d’une élection sans fraude, comme l’affirmait Francis Kpatindé, journaliste et consultant du PNUD à Madagascar, sur France 24 le 5 janvier. Francis, je le connais personnellement, du temps où l’on était tous les deux à Jeune Afrique, et il n’est pas question de remettre en cause son honnêteté intellectuelle. Cependant, il méconnaît la psychologie des Malgaches, champions de la triche, l’exemple le plus abouti étant Norbert Ratsirahonana, qui a réussi à transformer un coup d’état (et que le monde entier appelle comme tel désormais) en «changement extraconstitutionnel». En fait, d’après des Malagasy qui ont côtoyé des observateurs étrangers, certains ont bien surpris des actes frauduleux mais les ont passés sous silence pour «ne pas faire d’histoire». Ce qui confirme l’analyse de Pierre Boutry, responsable de la commission Afrique du Parti de Gauche français, concernant entre autres, le décret qui a permis à Andry Rajoelina de participer à la Propagande. «…«Oui, ce texte a violé la Feuille de route (de sortie de crise signée en septembre 2010), mais elle n’a pas perturbé le vote», a déclaré benoîtement la chef de la Mission de l’UE. Cette légèreté s’inscrit dans le prolongement de l’empressement de la plupart des observateurs internationaux à déclarer que le scrutin du premier tour s’était déroulé sans problèmes et à couvrir le fait que 10% des électeurs n’ont pas pu voter dans un pays où seuls 7,8 millions d’individus sont inscrits sur les listes électorales pour une population de 22 millions d’habitants !»

 

Dans son interview à Jeune Afrique le 7 janvier, le docteur Robinson avait raison de dire qu’il n’y avait «jamais eu de fraude d’une telle ampleur». Le lendemain, dans le journal Le Monde il précisera : «Ce que nous voulons…c’est la transparence : procéder à la vérification des bulletins de vote, annuler ceux qui présentent des anomalies et procéder à un recompte des voix. A ce moment-là, nous accepterons devant le monde entier les résultats.»

 

 Robinson peut nourrir des regrets

 

Mais Robinson a aussi une part de responsabilité dans la déconvenue qui lui arrive. Il aurait pu mener avec une telle avance que les fraudes, si sophistiquées soient-elles, n’auraient pu cacher sa victoire. Car la population, en butte à une misère parfois sans nom et à une insécurité quotidienne, n’en pouvait plus de l’étalage de luxe et des méthodes violentes des dirigeants et était prête à voter «tout sauf la continuité de la HAT». Robinson bénéficiait d’une bonne image. Le 11 décembre, dans un débat face à son rival, il a parlé de Nelson Mandela comme «d’un saint homme pour l’Afrique, un sage» qui «a montré une tolérance inégalable… à la source de la réussite de l’Afrique du Sud… Nelson Mandela est pour moi un grand frère, un exemple et pour nous, à Madagascar, il devrait servir d’exemple de tolérance et de réconciliation… Il a fait 27 ans de prison, et à la sortie, il a pardonné. C’est ce que nous devrions faire à Madagascar. Les crises et les situations inextricables sont dues à nous-mêmes et celles-ci pourraient être effacées par la tolérance et la réconciliation nationale». C’est exactement ce à quoi la population aspirait et il l’a dit d’autant plus simplement que ce discours correspondait à ses convictions.

 

Et brutalement, dans les jours qui ont suivi, son message a changé. Le ton est devenu plus agressif, le contenu aussi. Il a fait des jeux de mots douteux sur les Foza (écrevisses) et les Procambarus, nom scientifique de ce crustacé. Les Foza désignent les partisans de la Révolution orange, en référence à la couleur, mais dans le langage courant, il désigne aussi, par exemple, un téléphone portable bas de gamme, bref, c’est un terme péjoratif. Or, tous les partisans de la Révolution orange n’étaient pas des putschistes, et parmi ceux qui l’ont été, beaucoup l’ont regretté, en s’apercevant amèrement qu’ils avaient été trompés. Il aurait fallu qu’il parle de reconstruction morale et économique au lieu de s’étaler sur des attaques inutiles qui ont blessé plusieurs de ses électeurs potentiels. Voyant la victoire à portée de mains, les faucons de son mouvement lui ont sans doute inspiré ce changement de ton, qui aurait pu plaire à une frange plus revancharde (et encore, ce n’est pas sûr !). Le résultat a été désastreux et s’est traduit par une abstention plus importante. Ceux qui ne voulaient plus de Andry (par Hery interposé) mais ne pouvaient pas se reconnaître dans le discours de Robinson, se sont vus abandonnés (voir article : «Vérité et réconciliation à Madagascar : Robinson n’aura pas droit à l’erreur»).

 

Emilien--tue-par-L-Emmoreg-1535634_10202949448407744_52642.jpgDepuis, Robinson est revenu à son modèle (Mandela). Si personne ne remet plus en doute l’existence des fraudes à quelques jours de la proclamation officielle des résultats par la Cour électorale, sa victoire supposée est plus étriquée, et ses adversaires ne manqueront pas de jouer là-dessus. Un analyste français prédit, pessimiste : «Ca va se passer comme partout en Afrique. On va annuler quelques voix pour faire plaisir à Robinson, mais en final, c’est le candidat du pouvoir qui gagnera !»

 

En fait, que ce soit Hery Rajaonarimampianina qui gagne ou Jean-Louis Robinson n’est pas le plus important. Mais il faudrait à tout prix que l’élection du vainqueur ne soit pas entachée de suspicion, ferment de la nouvelle crise à venir. Le plus simple est de procéder à un recomptage des voix, ce qui ne prendrait que quelques jours, mais évidemment, le pouvoir fait pression pour que cela ne se fasse pas.

 

Le 10 janvier 2014 à Majunga, les forces de l’ordre ont tiré à balles réelles sur des étudiants qui manifestaient. Elles auraient épuisé leurs grenades lacrymogènes et tiré pour se défendre, en tir tendu. Bilan, plus d’une dizaine de blessés parmi les étudiants, dont certains gravement touchés à l’abdomen. L’un d’eux décédera le lendemain. Quelques membres des forces de l’ordre ont aussi été blessés. Le Général Richard Ravalomanana déclarera : «Si les étudiants persistent à manifester, nous n'hésiterons pas à faire usage de nos armes pour faire régner la loi.» Un avant-goût de la future «démocratie» ?

 

Photo 1 : Jean Louis Robinson et Hery Rajaonarimampianina : les 2 protagonistes d’une nouvelle crise, à moins d’un miracle de sagesse…

Photo 2 : Des urnes contenant des bulletins falsifiés surprises par la population à Marovoay

Photo 3 : Les Malagasy ne se sont pas entretués, les observateurs internationaux sont satisfaits. Quant aux fraudes, faut pas trop en demander non plus d’un pays sous-développé…

Photo 4 : «Touché à l'abdomen, Tiamanajarakoto Tianjarafitia Emilien, 3ème année à l'IBA, de Bealanana vient de décéder». Commentaire et photo, qui ont fait le tour de Facebook, de l’étudiant tombé sous les balles des forces de l’ordre.

 


Alain Rajaonarivony 

 

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Published by Alain Rajaonarivony
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Dago News Reader 29/01/2014 03:06


This article nails it!!! Une analyse pointue si rare! Pourquoi n'a-t-on pas de tels journalistes
à Madagascar qui peuvent eclairer les Malgaches? La situation ne fait qu'empirer.


 


 

Dago News Reader 14/01/2014 14:20


Votre article est absolument fantastique. Combien de Malgaches vous lisent? Kudos to you!!! Ma question est: Et maintenant que Madagascar va-t-elle faire? A vous lire, je crois qu'elle a perdu une fois de plus.

Alain Rajaonarivony 18/01/2014 08:15



Merci pour vos remarques sympathiques. Oui, Madagascar a perdu une fois de plus, car la CES n'a pas pris les mesures pouvant apaiser les tensions. De légitimes soupçons de fraudes pèsent toujours
sur le "président" adoubé le 17 janvier, doublé de suspicions de corruption de la Cour. Et cela pèsera un jour ou l'autre sur le fonctionnement politique du pays.



Dago News Reader 14/01/2014 04:27


Les
élections sont terminées, les résultats proclamés et remis en question. Que reste-t-il à faire, quels que soient les résultats des complaintes? ....
Une chose est certaine: la population veut vivre normalement, décemment. Est-ce tant à demander?