Partager l'article ! Madagascar : La Francafrique à l’oeuvre: «… Nous sommes fiers de ce que nous avons fait après les c ...
«… Nous sommes fiers de ce que nous avons fait après les coups d'Etat en Mauritanie, au Niger, ou à Madagascar», lance Bernard Kouchner, le 6 juillet à l’Assemblée nationale alors qu’il se faisait interpeller par les parlementaires. Mais de quoi le ministre des Affaires étrangères français pouvait-il être fier ? D’avoir «sinistré» son département, selon le mot de son ex-ami et ancien ambassadeur au Sénégal Jean-Christophe Rufin ? La politique africaine a été déléguée à une cellule élyséenne qui fantasme sur les réseaux Foccart et rêve de les ressusciter. Sous la direction de Claude Guéant, un préfet devenu secrétaire général de la présidence, elle court-circuite le Quai d’Orsay. La personnalisation des rapports, sur le modèle de la Francafrique des années 60, laisse peu de place aux fonctionnaires, spécialistes des rapports franco-africains, qui préconisent par exemple une fin très rapide de la Transition à Madagascar.
Il existe toutefois une différence fondamentale selon l’ancien diplomate, mis sur la touche à la demande du Président Wade : «Ces réseaux sont construits à l'inverse
des réseaux Foccart qui existaient du temps du général de Gaulle et étaient censés servir les intérêts de la France. Aujourd'hui, il s'agit de réseaux de lobbying qui cherchent à faire valoir les
intérêts de tel ou tel régime africain auprès des autorités françaises. Le pire est qu'ils parviennent à faire croire en haut lieu que leurs analyses sont plus désintéressées que celles fournies
par les ambassadeurs, alors qu'ils sont stipendiés et ne font qu'exprimer l'opinion de leurs clients ».
Cette dichotomie dans la conduite de la diplomatie explique le message incompréhensible, qualifié de «double langage» et donc hypocrite de la France. Elle est parfaitement illustrée à Madagascar où la montée de la francophobie chez une population que le coup d’état a plongée dans la misère est perceptible par tout le monde.
Le traitement par les médias locaux du sort d’Alain Joyandet, dont la démission sert de fusible à Eric Woerth (voir article précédent), est assez révélateur. Dès que le secrétaire d’état à la coopération a annoncé sa décision sur son blog, le dimanche 4 juillet, l’information est reprise dans la foulée par plusieurs forums et blogs malgaches. Les posts ont des accents de revanche. Cet évènement politique hexagonal, normal et courant dans une démocratie après un scandale, est ressenti dans la Grande Ile comme très important. Alain Joyandet avait fini par personnifier aux yeux de beaucoup d’insulaires le positionnement ambigu, sinon le soutien du gouvernement français au régime issu du coup de force, dirigé par Andry Rajoelina. Les légalistes crient victoire, les putschistes se morfondent.
Et pourtant, c’est le jet privé loué 116500 Euros pour un déplacement en Martinique le 24 mars dernier, plus la fausse déclaration pour avoir un permis de construire pour sa villa dans le Var, révélé par «Le canard enchaîné» qui lui auront été fatals. Les turpitudes de la diplomatie française n’y sont pour rien ou pas grand-chose. Christian Blanc, secrétaire d’état au grand Paris, sera aussi remercié dans la foulée par le Premier ministre François Fillon. En 10 mois, de juillet 2009 à mai 2010, il s’est fait offrir aux frais de la princesse, du contribuable français, pour 12000 Euros de cigares, devenus donc hors de prix puisqu’ils lui ont coûté son poste. Les Malgaches ne l’ont même pas relevé. Ce qui les intéresse, c’est ce qu’ils estiment avoir un impact sur leurs propres vies.
Bernard Kouchner, ulcéré, a feint l’ironie, en parlant de son ex-ami Jean-Christophe Rufin, un ancien «french doctor» comme lui. «De qui parlez-vous ? Ah ! L’homme que
j’avais nommé, qui n’était pas ambassadeur…et qui a écrit un livre…Il n'a pas l'air mécontent de s’alimenter à la bonne source». Mais l’ironie a tourné à l’amertume quand il persiflera «qu’on
n’est jamais trahi que par les siens». Jean-Christophe Rufin, une forte personnalité, médecin, écrivain, lauréat du prix Goncourt et académicien, pensait être à l’avant-garde d’une diplomatie de
rupture. Il est tombé de haut quand il a vu les réseaux à l’ancienne piétiner les plates-bandes de son ambassade.
Après Eric Woerth et Joyandet, Bernard Kouchner se trouvent sous les feux des critiques. Deux anciens ministres des Affaires étrangères, Alain Juppé et Hubert Védrine, dans une tribune au «Monde» le 6 juillet, considèrent qu’il faut cesser «d’affaiblir» l’appareil diplomatique «au point de le rendre d’ici à quelques années incapable de remplir ses missions, pourtant essentielles», c’est-à-dire faire entendre la voix de la France.
Bernard Kouchner ne trouvera pas la compréhension chez les socialistes qui ne lui pardonnent pas sa trahison pour aller frayer avec la droite en échange de son poste. Lorsqu’il devra prendre la porte comme son secrétaire d’état, ce qui risque de lui arriver assez vite, il ne se trouvera pas non plus beaucoup de Malgaches pour compatir. Diplomatie illisible oblige !
Photo 1 : Jean-Christophe Rufin, qui a quitté son poste au Sénégal le 30 juin
Photo 2 : Bernard Kouchner, dans la tourmente
Alain Rajaonarivony
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