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  • : Le blog de Alain Rajaonarivony
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  • Alain Rajaonarivony

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31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 23:46

 

 

Aujourd’hui s’est ouvert à Nice le 25ème sommet France-Afrique. Les puissances du continent noir, comme l’Afrique du Sud et le Nigéria, sont particulièrement choyées. Un déjeuner a été prévu par les responsables français avec Jacob Zuma le premier jour, et un tête-à-tête avec  le Nigérian Goodluck Jonathan le lendemain. Tous les pays d’Afrique sont représentés à l’exception de deux absences remarquées : celle du Zimbabwe dont le chef, Robert Mugabe, est interdit de séjour dans l’Union Européenne, et Madagacar, pour cause de gouvernement de transition non consensuelle et non reconnue par la communauté internationale.

 

Et pourtant, Andry Rajoelina espérait être invité après sa déclaration du 12 mai où il annonçait son intention de ne pas se présenter à la Présidentielle (voir article précédent). Il avait alors déclaré sur RFI (Radio France Internationale) qu’il serait «honoré de rencontrer les autres présidents». Alain Joyandet, le secrétaire d’état français à la coopération, n’a pas caché sa satisfaction à cette décision et l’a conforté dans cet espoir. Mais les autres pays africains, en particulier ceux de la SADC, ont émis les plus grandes réserves, dont la France a dû tenir compte.

 

DSCF2846.JPGEntretemps, un débat politique sur les antennes de Fréquence Plus le samedi 15 mai s’est très mal terminé pour les participants. En pleine émission, des individus dont des membres des FIS (Forces d’intervention spéciale), la garde prétorienne d’Andry Rajoelina, ont investi violemment la station. Cassant tout sur leur passage, tabassant employés et journalistes, ils ont arrêté les intervenants de manière très «vigoureuse», et en envoyant certains à l’hôpital. La cible visée était «Tonton Ambroise», un leader légaliste qui aurait manqué de respect au jeune dirigeant de la HAT (Haute autorité de la transition). C’était payer très cher son franc-parler. Il a été condamné ce 31 mai à 8 mois de prison avec sursis pour outrage au chef de la transition. L’ambassadeur de France, Jean-Marc Châtaigner, s’est fait envoyer sur les roses quand il a tenté d’avoir des nouvelles de «Tonton Ambroise», qui dispose de la double nationalité. Il a été accusé «d’ingérence» par Hippolyte Ramaroson, le ministre des affaires étrangères.

 

IMG 0521Le 20 mai, des «combats» ont eu lieu en plein Antananarivo entre des membres de la FIGN (Forces d’intervention de la Gendarmerie Nationale) et d’autres corps, dont les FIS. La fusillade a duré toute la journée, rafales de fusils-mitrailleurs, jets de grenades et tirs de lance-roquette. Il n’y a eu «que» 3 morts. Le chauffeur du lieutenant-colonel Lilyson, commandant des FIS, un gendarme de la FIGN, et un pasteur. Le premier a pris la balle destinée à son patron. Lilyson n’a été que légèrement blessé au bras. Son excès de zèle a fini par exaspérer un grand nombre d’officiers de l’armée. Le second a été tué par erreur. Les assaillants de Fort Duchesne, la caserne de la FIGN, avait reçu l’ordre de ne pas tirer sur des hommes en uniforme pour ne pas tuer des camarades. Mais l’infortuné gendarme était en survêtement. Il a été pris pour un mercenaire. Et enfin, le troisième semble avoir servi d’exemple. Un groupe d’ecclésiastiques et de fidèles avaient rejoint la FIGN. L’avertissement est assez violent. En final, si ces «combats» n’ont occasionné que des dégâts très limités, les conséquences collatérales, par contre, hormis bien sûr l’image de la Grande Ile absolument dégradée, sont gravissimes  pour …les journalistes.

 

Les hommes en treillis n’ont pas eu la même retenue dont ils ont fait preuve entre eux envers les responsables de Radio Fahazavana. Dès le lendemain, la radio protestante accusée d’avoir soutenu les insurgés, était perquisitionnée et ses 6 journalistes arrêtés, ainsi que 4 techniciens. La ministre de la communication, Nathalie Rabe, a tenté courageusement de plaider la cause des journalistes auprès de sa collègue de la Justice, mais ses bonnes intentions ont été cassées par son limogeage. Le Collectif des journalistes réclame la libération de leurs collègues de Radio Fahazavana et la lumière sur ce qui s’est passé à Fréquence Plus. Ils révèlent sur leur page Facebook que des confrères à Tamatave, à Diego (Antseranana) ou Moramanga ont été victimes de coups et blessures volontaires. Et dans la capitale elle-même, «des maisons de presse et des journalistes sont… menacés par téléphone ou verbalement». Se souvient-on seulement que le mouvement de protestation contre Ravalomanana fin 2008 avait démarré avec la fermeture de Viva TV (voir article «Viva la libertad!») ?

 

Le 24 mai, le nouveau gouvernement promis par Andry Rajoelina après son retour tonitruant de Prétoria (voir article précédent) est enfin sorti des limbes. L’armée fait une entrée en force avec 4 généraux et un lieutenant-colonel, qui viennent donc épauler le Premier ministre, lui aussi récemment promu général. Au total, 10 postes ont changé de titulaires, dont la communication. Nathalie Rabe n’était pas jugée assez «musclée». En clair, ses états d’âme dans l’affaire de Radio Fahazavana ont déplu. Gilbert Raharizatovo, ministre de la culture s’en va lui aussi. Ministre de la communication dans le premier gouvernement de Roindefo Monja, il a dû accepter l’emprisonnement d’un journaliste, le premier d’une longue série. Depuis, il réclame le dialogue et la réconciliation. Manifestement, il ne représente pas encore le courant majoritaire au sein de la HAT.

 

Copie-de-Dada-et-Alain2.jpgLe 21 mai, Victor Rajaonarivony, mon vieux papa, s’en est allé sans crier gare, me laissant un peu désemparé et sans interlocuteur au bout du fil. Il a été nommé magistrat en 1960, à l’Indépendance et a été tout de suite envoyé comme juge à Tuléar. Ses sympathies de gauche ne plaisaient pas spécialement au gouvernement néo-colonial et on lui avait donc réservé une mission un peu particulière. Ils n’étaient que 4 Malgaches dans le corps de la magistrature, tous les autres étant des Français, coopérants techniques selon la nouvelle terminologie, mais dont beaucoup étaient déjà en place pendant la colonisation. Le pouvoir voulait arrêter le nationaliste Monja Jaona mais les Français considéraient qu’il n’était pas judicieux que ce soit un de leurs ressortissants qui accomplisse cette opération. C’est ainsi qu’à 5 ans, je prenais l’avion pour la première fois, avec mon père, jeune magistrat de 31 ans plein d’idéaux et d’illusions.

 

Après avoir procédé à toutes ses enquêtes, en tant que juge d’instruction, mon père a rendu son rapport : «Je ne peux pas arrêter cet homme qui n’a rien fait de répréhensible !». Le vice-président Calvin Tsiebo a pris l’avion à son tour pour tenter de le raisonner. Comme mon père semblait avoir pris à la lettre son serment de rendre la justice avec droiture, nous nous sommes retrouvés à l’aéroport encadrés par les gendarmes. Quand nous avons décollé, direction Tananarive, Monja Jaona a dit à ses compagnons : «L’homme juste est parti (Lasa ilay olo-marina). Maintenant, nous sommes perdus !». Quelques temps après, il sera arrêté.

 

Le gouvernement a hésité sur le sort à réserver à mon père. Il ne doit de ne pas avoir subi le même sort que son ami Monja Jaona qu’à l’intervention d’un assistant technique, un haut magistrat, détaché auprès de la Présidence : «Victor, tu as fait ton devoir, je mettrai en jeu mon poste pour te défendre !» Pour l’éloigner un peu de la capitale, mon père sera envoyé comme observateur international au Congo-Léopoldville, chargé de suivre les élections qui ont suivi l’assassinat de Patrice Lumumba. Il me racontera qu’il était bloqué dans son hôtel, avec les autres observateurs. Il est devenu le frère de sang des chefs Vezo. J’ai eu l’occasion de raconter au téléphone cet épisode de ma vie au fils de Monja Jaona, l’ancien Premier-ministre Roindefo Monja. Mon père finira sa carrière comme président de la Cour Suprême et deviendra ensuite avocat. Il continuera à être menacé en plaidant pour des pauvres face à des puissants. Vieux protestant convaincu, mon père a demandé à ce que ses enfants se mettent en blanc pour ses obsèques. Un oncle m’a fait discrètement remarquer que ce n’est pas tout à fait conforme aux traditions. Mais il m’aurait demandé de me mettre en bermuda à fleurs et d’entonner une chanson des Rolling Stones, je l’aurai fait. C’était ma petite séquence : «La gloire de mon père».

 

Andry Rajoelina s’est auto-proclamé, paraît-il, «président de tous les Malgaches» et «Raiamandreny». Pourquoi pas ? On peut être «raiamandreny» à 36 ans à condition d’être courageux et juste. S’il libère tous les prisonniers politiques et les journalistes arbitrairement détenus, on pourra en reparler. La violence est un piège qui a toujours dénaturé les plus beaux idéaux. Elle est l’arme des faibles. C’est quand Ravalomanana a commencé à en user qu’il a perdu son aura. Un raiamandreny est fort par définition et donne sa vie pour défendre les autres. C’est donc le contraire de ceux qui tuent et font du mal pour s’accrocher au pouvoir. Le respect ne s’achète pas et c’est ce que Andry recherche désespérément. Il n’y a qu’un seul chemin pour l’obtenir : la justice et la droiture, hors des chemins de la violence.

 

Photo 1 : "Tonton Ambroise", bien mal en point, soutenu par 2 gardes à la sortie du tribunal le 27 mai

Photo 2 : Combats entre le FIGN et l'Emmo-Reg le 20 mai (photo Sobika)

Photo 3 : Un homme que j'aimais et admirais. Je ne mets jamais ma photo. Je fais une exception cette fois-ci.

 

Alain Rajaonarivony

 

 

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commentaires

jean-luc 24/06/2010 10:49



Cher Alain,


Mes condoléances tardives mais sincères.


Madagascar a aussi ses héros du quotidien.


Jean-Luc.



Alain Rajaonarivony 24/06/2010 11:35



Merci Jean-Luc,


Salutations amicales à vous


 



Antso 02/06/2010 22:22



Cher Alain,


Toutes mes condoléances à toi et à toute la famille. Connaissant par ll'intermédiaire de mon père l'acte de bravoure dont a fait preuve le vôtre à propos du raiamandreny Monja Jaona, vous pouvez
être fier de lui. Et lui aussi, j'en suis sûr l'est tout autant de vous.


Bon courage, amicalement.


Antso.



Alain Rajaonarivony 02/06/2010 23:19



Merci Antso!


Recevez mes amicales salutations.



Nary 02/06/2010 17:13



 


Mirary Soa indrindra noho ny Voina Lehibe nihatra. Mankahery amin'ny asa mankadiry lehibe ataonao hoan'i Madagasikara!



Alain Rajaonarivony 02/06/2010 17:42



Misaotra Tompôko!



Olombelo D 01/06/2010 11:55



Cher Alain,


j'apprecie beaucoup tes commentaires sur la vie politique. Même si je ne partage pas toujour ton point de vue, j'apprecie surtout le fait que tu ecris de maniere ouverte: on reconnait ta volonté
de provoquer un dialogue sur des themes qui nous touchent. Ici par exemple, sur la liberté d'expression et sur Mme la Ministre Rabe: elle fait partie de ces vingtaines de ministres à l'hombre
dont on ne sait même pas à quoi ils ont servi, sinon qu'à figurer dans des arrieres plan de photos d'Andry. Cite-moi une decision importante qu'elle à fait pour l'avenir de Madagascar?!!!!...


Mais permet moi de te dire que ton recit sur ton pere, c'est ce que j'ai lu de plus touchant et de plus beau, depuis que je visite des blogs sur le web. Je sais que nous avons tous de très belles
histoires à raconter sur nos parents. Mais pour une fois, je ressent un frère qui ose exprimer l'amour, la tendresse et le respect pour un individu de notre société. Je regrette que trop souvent,
nous n'ayons l'impression que la haine et la revolte soient devenus les uniques moteur d'expression dans les blogs gasy. Même nos soit-disant ecclesiastes sont devenu des agents haineux,
contra-productifs à la creation d'une volonté au dialogue sociale.


Je t'exprime mes profondes condoleances, pour ton père et j'espere pouvoir continuer à bloguer avec toi longuement.


Merci pour tes commentaires qui appettissent à de nombreuses discussions.



Alain Rajaonarivony 01/06/2010 12:18



Merci beaucoup pour ta sympathie!


 


C'est tellement dur d'essayer de rester droit  pour nos compatriotes restés au pays, au milieu d'un océan de misère, d'injustice et de haine... Les dirigeants ont un devoir moral énorme :
redonner à ce peuple sa dignité, ses valeurs et insuffler l'espoir pour les jeunes générations. Car ils sont conjointement responsables de ce désastre. L'exemple de droiture et de générosité du
coeur doit désormais venir d'en haut! Et ça passera par la paix et le dialogue.


 


A bientôt!



Erika Marion 01/06/2010 07:18



Bonjour Monsieur,


Depuis de longs mois, je lis avec beaucoup d'attention et d'intérêts vos blogs.


Celui d'aujourd'hui m'a beaucoup emue. Vos lignes  pleines de tendresse pour votre père, m'ont très touchée.  J'aimerais vous exprimer toute ma sympathie pour le décès de cet
homme bon.  Qu'il trouve la paix éternelle du juste qu'il a été pendant toute sa vie.


Vous vous demandez certainement pourquoi que je m'intéresse à Madagascar. Effectivement, j'éprouve beaucoup de tendresse pour votre pays que je connais un peu. Pendant 3 ans, je m'y suis
souvent rendue. Malheureusement, pour moi, ça c'est  terminé par un drame personnel.


Néanmoins, je lis quotidiennement les nouvelles - trop souvent tristes - concernant Madagascar.


En espérant que la grande île relevera bientôt sa tête, je vous exprime mes salutations les meilleures.


 


Erika Marion


P.S. excusez-moi pour mon français toujours boîtant; je ne suis pas de langue française.


 


 



Alain Rajaonarivony 01/06/2010 08:13



Merci pour vos mots de sympathie.


 


J'espère que le drame personnel que vous avez vécu, et qui semble en rapport avec Madagascar, sera compensé par le Seigneur et que vous ayez d'autres moments de joie et de bonheur.


 


Avec mes amicales salutations