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10 décembre 2013 2 10 /12 /décembre /2013 00:15

 

Tutu Mandela ArchM

 

Nelson Mandela «s’est éteint paisiblement», vers 20 heures 30, à son domicile de Johannesburg, le 5 décembre 2013. Il avait 95 ans, et avait passé 27 ans de sa vie à casser des cailloux au bagne de Robben Island.

 

Condamné à vie en 1964, lors du procès de Rivonia, il n’en ressortira que le 11 février 1990. Le jour de sa libération, l’ancien prisonnier matricule 46664 était radieux et souriant, alors que ses amis se demandaient s’ils n’allaient pas retrouver une personne voutée, cassée par les souffrances et les humiliations.

 

Il reprendra aussitôt son combat là où il l’avait laissé. En tant qu’avocat, il avait assuré sa propre défense lors des audiences: «J'ai lutté contre la domination blanche et j'ai lutté contre la domination noire. Mon idéal le plus cher a été celui d'une société libre et démocratique dans laquelle tous vivraient en harmonie avec des chances égales. J'espère vivre assez longtemps pour l'atteindre. Mais si cela est nécessaire, c'est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir».

 

27 ans après, la plaidoirie n’avait pas changé… Là encore, les militants de l’ANC (African National Congress) étaient un peu désarçonnés, eux qui rêvaient de revanche, après tant d’années de lutte. Mais Mandela poursuivit son chemin sur la réconciliation et tout le monde a suivi.

 

Il accepta de devenir président avec quelques réticences, responsabilité qu’il assumera de 1994 jusqu’en 1999. Il ne voulut faire qu’un seul mandat car il voulait, disait-il, laisser la place aux générations futures et «se reposer».

 

Aussitôt la nouvelle de sa mort connue, dans la nuit, David Cameron, le premier-ministre britannique lui rendra un émouvant hommage : «Une grande lumière s’est éteinte dans le monde» dira-t-il. Barak Obama réagira aussi très vite en reprenant les mots mêmes de Mandela sur sa lutte sur toutes les dominations, noire ou blanche. Il poursuivra sur un ton plus personnel, ému : «Je suis une des nombreuses personnes qui ont été inspirées par la vie de Nelson Mandela. Ma toute première action politique, la première chose que j’ai faite qui impliquait un rapport avec la politique, a été une manifestation contre l’apartheid. J’ai étudié ses discours et ses écrits. Le jour de sa sortie de prison m’a fait ressentir ce que les hommes peuvent faire quand ils sont guidés par l’espoir et non par la peur. Et comme beaucoup sur cette planète, je ne peux imaginer ce qu’aurait été ma vie sans l’exemple qu’a été Mandela…».

 

Les drapeaux britanniques et américains ont été mis en berne, comme le sera celui de la France quelques heures après. Le président François Hollande parlera d’un homme «qui a accéléré le cours du monde». Le gouvernement chinois encourage, quant à lui, les internautes à rendre hommage sur la toile, à Mandela, un «ami de la Chine».

 

Plus de 90 chefs d’état et chefs de gouvernement seront présents en terre sud-africaine, à partir du 10 décembre pour les funérailles, autant dire le monde entier…

 

Mandela, Tutu, mes potes et moi…

 

Voix d'Afrique n°1Obama l’a souligné, il est une des «nombreuses personnes» influencées par Mandela. A Paris, nous étions une bande de copains africains, étudiants dans les années 80, qui suivaient avec passion le combat contre l’apartheid. Comme certains d’entre nous poursuivions nos cours en partie à la Sorbonne, en «Histoire et Théologie de la Réforme», en partie dans d’autres facs car nous suivions d’autres formations, nous avons monté une petite association dénommée «Comité Chrétien Africain de Solidarité», qui existe encore et dont j’étais le président. Les Africains sont croyants, et donc nous aussi. La foi est une force quand elle n’est pas pervertie par le fatalisme ou la superstition, foi et intelligence n’étant pas antithétiques à nos yeux.

 

Nous étions tout à fait conscients d’être des privilégiés malgré notre vie en mode «galère», qui nous obligeait à faire des petits boulots pour payer nos études. Chacun voyant midi à sa porte, notre association devait permettre à de jeunes africains de poursuivre des études au pays, car nous pensions que l’éducation permettrait de combler le gap avec les Blancs. Dans notre groupe, Congolais, Centrafricain, Malien, Ivoirien, Tchadien ou…Malagasy, nous voulions apporter notre pierre à la libération de l’Afrique. Et effectivement, nous avions réussi à payer les études de quelques jeunes Africains (dont des Malagasy). L’apartheid était pour nous une insulte et à notre niveau, nous voulions la combattre.

 

C’est ainsi que j’ai écrit à Desmond Tutu pour le féliciter de son Prix Nobel en 1984, et ce dernier m’a répondu personnellement, en me donnant des conseils sur un travail universitaire que je voulais faire contre l’apartheid. Néanmoins, nous pensions que la lutte armée était inévitable contre les Blancs arrogants et haineux, qui déniaient l’humanité des Noirs. Dans notre feuille de choux, Voix d’Afrique, j’écrivais dans un article sur l’apartheid en 1986 : «…Il semble que cette explosion de violence soit maintenant irréversible. Les Noirs, après avoir tenté par des manifestations pacifiques, durant de nombreuses années, de secouer le joug, laissent aujourd’hui éclater leurs désespoirs et leurs haines envers un régime immonde qui se réclame du christianisme et que le Révérend Desmond Tutu, prix Nobel de la Paix, qualifie à juste titre de diabolique…».

 

Bref, quand Nelson Mandela est sorti de prison le 11 février 1990, ce fut l’explosion de joie. Mais surtout, la suite allait profondément nous bouleverser. Nous savions comment les luttes de libération s’étaient terminées au Mozambique, en Angola ou au Zimbabwe. Mandela nous a tous pris à contrepied par sa politique de réconciliation. Des Zoulous fascistes avaient alors été manipulés par les Afrikaners pour susciter une guerre civile et je me disais que les Blancs allaient anticiper et prendre l’avion. Mais Mandela a réussi son pari et nous a tous marqué intellectuellement au fer rouge. Plusieurs de mes amis étaient devenus de hauts responsables dans leurs pays, ministres ou conseiller de leur président. Dans mes analyses politiques, la méthode Nelson Mandela est désormais un fil conducteur comme on peut le lire dans mon précédent article (écrit juste 5 jours avant la mort de Madiba) où je conseille à Robinson de l’appliquer pour sauver Madagascar. Dans la crise que traverse la Grande Ile, depuis le départ, je n’ai pas varié, prêchant dans le désert (voir par exemple «Un mauvais procès» écrit le 13 mars 2009).

 

Et Madagascar dans tout cela ?Lettre Desmond Tutu

 

Le 6 décembre au soir, France 24 a fait défiler toutes les Unes des journaux du globe sur la mort de Nelson Mandela. Il y avait une belle unanimité, du Canada aux Etats-Unis en passant par la France. En montrant les Unes des journaux malgaches, le présentateur a eu cette réflexion : «Il n’y en a aucune sur Nelson Mandela. C’est assez étonnant !». Les rédactions ont sans doute été prises de cours par le décalage horaire. Ca ne doit pas être dans la tradition de changer la Une, à 23 heures, comme cela s’est fait en France et surtout, comme d’habitude, les Malgaches sont assez centrés sur eux-mêmes. Toujours est-il que la remarque de France 24 a mis dans une colère noire certains journalistes malgaches, comme ceux de La Gazette, qui rappelle que Madagascar abritait une antenne de l’ANC quand l’Hexagone collaborait avec le régime de l’apartheid. Cependant, Didier Ratsiraka, l’ancien chef de l’état, acteur de cette lutte contre le pouvoir raciste de Prétoria, a pu donner son sentiment dans la journée sur RFI en parlant «d’une étoile qui s’est éteinte» et comparera la mort de Mandela à celle de Nasser ou de Mao-Tse-Toung. Il n’y aurait pas eu Mandela, sans Martin Luther King, et de Martin Luther King sans Gandhi a-t-il poursuivi.

 

Le Docteur Robinson a, quant à lui, réagi aussi assez vite, de manière forte. On pouvait lire dans Midi Madagasikara du 7 décembre qu’il avait présenté ses condoléances à la famille Mandela et à l’Afrique du Sud. «Le monde a perdu un homme, l’humanité a perdu un de ses fervents défenseurs » dira-t-il. «…Nous connaissons les mêmes dangers que nos voisins sud-africains, ils ont réussi à les surmonter grâce à la persévérance d’un homme, accompagné de la confiance d’un peuple. Je veux être cet homme, soyez ce peuple». Le parallèle est ainsi fait entre la situation malgache d’aujourd’hui et celle sud-africaine de l’époque. L’ambition est louable mais la barre est très haute! N’est pas Mandela qui veut et il devra se surpasser car pendant cette crise à Madagascar, les pleutres et les retourneurs de veste semblaient bien plus nombreux que les combattants de la liberté. Pour l’aider un peu, quelques pistes pourraient lui être utiles. La Commission «Vérité et Réconciliation» était alors présidée par l’archevêque Desmond Tutu et avait fait un travail moral et psychologique extraordinaire pour panser les plaies. La Confédération des Eglises (FFKM), entité bien acceptée, pourrait donner un coup de main important dans cette réconciliation car là, elle est dans son registre, étant donné qu’il s’agit d’un travail sur les blessures morales de tout un peuple.

 

Amener les uns à la repentance, demander à d’autres de passer de l’amertume et de la haine au pardon qui libère, sera plus difficile que de faire 6% de croissance avec les robinets de l’aide internationale grand ouverts. Et pourtant, c’est indispensable si on veut libérer les Malagasy de toutes les entraves du passé qui déstabilisent systématiquement le pays et amènent à un comportement autodestructeur et suicidaire. Ce n’est pas un hasard si Madagascar est maintenant le pays le plus pauvre du monde. Quand un ministre ose affirmer que «les Malgaches ne sont pas des Africains» (voir article : «Madagascar n’est pas l’Afrique !...») car ils ne sont pas aussi sauvages que ces derniers, il montre sa pauvreté intellectuelle et morale. Mais c’est une pensée très répandue.

 

Le racisme n’est pas aussi spectaculaire qu’en Afrique du Sud sous l’apartheid mais à Madagascar, il est latent et assez hypocrite. Aux strates sociales classiques d’une division entre une noblesse dirigeante, les hommes libres et les esclaves ou serfs (Andriana, Hova, Andevo, etc…), les Français en ont superposé une autre plus redoutable pour se maintenir : Côtiers contre Merina.

 

Diviser pour régner a été une doctrine appliquée à toute l’Afrique dont les conséquences dramatiques se sont vues au Rwanda. Dans la Grande Ile, les dégâts étaient plus souterrains jusqu’à ce que Didier Ratsiraka, à partir de 1975, fasse venir cet ethnisme en surface, en imposant un quota par province pour les concours, au lieu de la sélection sur les seules performances académiques. Le niveau des reçus a immédiatement chuté. On l’a perçu à l’école d’aviation d’Arivonimamo mais aussi à l’académie militaire, à l’école de la magistrature, ou dans les universités... Si l’objectif était de faire de la «discrimination positive», c’était raté car la dimension ethnique était trop prépondérante. Comme les notes ne rentraient plus que pour une part relative dans la sélection, ce fut la porte ouverte à toutes les fraudes et la corruption. Tous les concours souffrent de ces maux actuellement. Si Madagascar est le dernier du globe depuis juin 2013, en terme économique, son classement global au niveau intellectuel ne doit pas être très brillant non plus.

 

Comme conséquence collatérale, il y a la compensation de l’incompétence par le paraître, et les «hauts responsables» affichent leurs statuts, non par leurs formations, leur travail ou leurs résultats,  mais par leurs grosses 4x4 et leurs costumes haut de gamme. C’est pourquoi des 4x4 lustrées roulent dans des rues défoncées, au milieu de gosses qui fouillent les poubelles pour survivre. L’autorité a perdu de sa légitimité aux yeux du peuple tout simplement parce qu’il n’y a plus les bonnes personnes aux bonnes places.

 

Robinson meeting 1451597 563780427036676 1843120471 n

 

Les Malagasy sont le fruit d’un métissage du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, et un mélange d’Africains, d’Asiatiques, d’Arabes et même un peu d’Européens. En réalité,  Madagascar est aussi une autre nation arc-en-ciel, tout comme les autres îles de l’Océan Indien (La Réunion ou l’Ile Maurice). Le jour où les Malagasy reconnaîtront leurs propres racines, ils changeront de mentalité et ne chercheront plus à retrouver un peu d’estime de soi en écrasant leurs propres compatriotes. Le respect des autres est aussi le respect de soi-même et on ne peut pas aimer les autres si l’on ne s’aime pas. En aidant les Malagasy à faire cette démarche intérieure qui leur permettra enfin de s’épanouir, la FFKM pourra reprendre sa place de repère moral au sein de la société et de garant neutre face aux politiques.

 

Madagascar a soif de grandeur, de liberté et d’indépendance tout comme l’Afrique du Sud qui a réussi à se libérer de tous les jougs, économiques, militaires et surtout moraux.


Le docteur Robinson n’a pas fait 27 ans de bagne et ne détient pas un passé de combattant. Mais il ne traîne pas de casseroles et possède des ascendances sino-franco-malagasy, ce qui lui donnera peut-être une certaine sensibilité pour cerner le combat de Madiba. Et il dispose quand même d’un atout. Tout comme le peuple sud-africain, les Malagasy sont très croyants et les notions de «repentance» et de «pardon» font partie de la culture, du moins en théorie… S’il est élu, on attend donc qu’il tienne sa promesse : faire monter ce peuple et le rendre meilleur par l’exemple de ceux qui vont le diriger ! Tout comme Mandela ! Merci encore, Madiba !

 

Photo 1 : L’Evêque Desmond Tutu et Nelson Mandela. 2 prix Nobel de la Paix, 2 combattants de la liberté, icônes de toute une génération. Desmond Tutu ne pourra pas retenir ses larmes, en lisant son communiqué, le lendemain de la mort de son ami, «un symbole de réconciliation, de pardon et de magnanimité».  (Archive Madiba)

 

Photo 2 : Le premier numéro de Voix d’Afrique en janvier 1986 où je dénonce l’escroquerie de l’Apartheid qui s’appuie sur la Bible en arguant du concept de la Terre promise. Les Afrikaners comme les Noirs sud-africains sont très croyants, et les Ecritures étaient aussi utilisées dans la bataille. Le titre «Voix d’Afrique» était notre propriété, et un grand groupe qui a voulu utiliser le même titre n'a pas pu le faire…

 

Photo 3 : Lettre de Desmond Tutu, qui venait de recevoir son Prix Nobel en 1984, à l’étudiant que j’étais, accompagnée de quelques conseils. «…The following books might be useful to you for your thesis on ”Theology and Apartheid”…» Nous étions un petit groupe à suivre le combat contre l’apartheid et à le soutenir avec nos moyens.

 

Photo 4 : Le Docteur Robinson a l’intention d’appliquer la méthode Mandela à Madagascar pour guérir ce pays de ses crises et divisions. On ne peut que l’encourager…

 

 

Alain Rajaonarivony

 


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Published by Alain Rajaonarivony
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commentaires

Julie 15/03/2014 14:09


Bonjour!


Votre blog est intéressant.


Cordialement!


http://experiencemada.wordpress.com/

Olombelona 10/12/2013 11:42


Tu dis "Les Malagasy sont le fruit d’un métissage du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, et un mélange
d’Africains, d’Asiatiques, d’Arabes et même un peu d’Européens. En réalité, Madagascar est aussi une autre nation arc-en-ciel, tout comme les autres îles de l’Océan Indien (La Réunion ou
l’Ile Maurice). Le jour où les Malagasy reconnaîtront leurs propres racines, ils changeront de mentalité et ne chercheront plus à retrouver un peu d’estime de soi en écrasant leurs propres
compatriotes. Le respect des autres est aussi le respect de soi-même et on ne peut pas aimer les autres si l’on ne s’aime pas."


Oui! Tu portes ici les idées de Madiba, tu serais certainement un meilleur candidats presidenciel que ceux qui
osent l'être. Voyons voir si ton Docteur Robinson, vaincra le culte du narcissisme qui hante le palais de la presidence de notre pays et a enfumé tout nos chef d'etats tel Kalypso a bercé Ulysse
pendant 10 ans.


Merci pour cet hommage à Nelson Mandela