Andry Rajoelina a montré qu’il maîtrise encore la situation. Les autres mouvances qui l’avaient dépouillé unilatéralement de ses dernières prérogatives de chef d’état lors de Maputo III sont en train de payer cher leurs défis inconsidérés. Deux jours après sa nomination, Cécile Manorohanta est remplacée au poste de Premier-ministre, le 20 décembre, par le colonel Camille Vital, originaire du Sud comme Roindefo Monja. Ce n’est pas à proprement parler un ami de Marc Ravalomanana, qui l’avait empêché de se présenter aux communales à Tuléar en 2007. Il s’est déclaré prêt à «assumer» ses responsabilités pour préparer les élections prévues pour mars 2010.
Qu’il est loin le temps où on se disputait les bureaux présidentiels et les préséances protocolaires, les discussions de chiffonniers sur les noms des futurs ministres. C’était le bon vieux temps ! On parlait de réconciliation et de gouvernement d’union nationale. Et que n’a-t-on pas entendu sur ces accords, y compris de la part des légalistes qui en furent pourtant les grands bénéficiaires. «Usine à gaz», «ingérable» «qui fait la part belle aux putschistes». Par un pathétique retournement de l’histoire, ce sont les mêmes qui s’y accrochent maintenant désespérément comme à une bouée. Car c’est bien grâce à ces textes que la mouvance Ravalomanana a de nouveau eu droit à la parole dans le pays, et au plus haut niveau, par la co-présidence et la direction du Congrès.
Marc Ravalomanana n’a pas cessé de dire qu’il ne voulait pas d’un putschiste à la présidence, mais il n’avait pas les moyens de ses ambitions. Il a été très satisfait quand sa mouvance s’est vu accorder une co-présidence. Et Andry Rajoelina était réintégré parmi les gens fréquentables sur le plan international, ce qui faisait l’affaire des simples citoyens. Cela signifiait la fin des sanctions économiques et l’allègement des galères au quotidien.
Ces accords provoquèrent des réactions très violentes de la part le l’aile dure de la HAT (Haute autorité de transition) mais le coup de Jarnac ne viendra pas d’eux mais des légalistes.
La communauté internationale ne voulait pas d’un Maputo III qui cassait la dynamique des négociations sur le terrain. Elle a recommandé plutôt une visioconférence pour aplanir les dernières dissensions au niveau du choix des ministères. Par rapport à tout le chemin parcouru, ce n’était plus que des broutilles. Mais le co-président Fetison Andrianirina a eu davantage le reflexe d’un «tiko boy» que d’un homme d’état qu’imposait sa nouvelle stature et a voulu faire plaisir au boss. Il n’écouta pas les avertissements des médiateurs.
Alors que certains hauts nouveaux responsables avaient déjà décidé de refaire une réunion à l’étranger, sans l’assentiment des facilitateurs, un des principaux rédacteurs des accords, Mamy Andriamasomanana, sentant qu’un dérapage dangereux était en train de se produire, sortit de sa réserve en écrivant une lettre ouverte (voir article : «Lettre ouverte au Président Andry Rajoelina et au Premier-ministre Eugène Mangalaza»). Présent à Antananarivo depuis des semaines à la demande du GIC (Groupe international de contact) et de l’Etat malgache, il s’est consacré à son travail de «conseiller technique» en évitant les caméras. L’urgence l’a amené à se découvrir. Ce fut en fait la dernière tentative pour sauver les accords. Il demandait à Andry Rajoelina d’user de ses prérogatives de chef de l’état et de monter le gouvernement de réconciliation très rapidement avec le Premier-ministre de consensus Eugène Mangalaza. Mais le jeune président désigné était trop occupé à ses tournées en province et du côté des autres acteurs, il n’y avait pas une bonne volonté débordante.
Le résultat est là. Les accords sont morts. Les 3 anciens présidents se sont crus assez forts pour «finasser» et rouler leur cadet. La roublardise est un langage qu’Andry Rajoelina ne maîtrise pas. Il a réagi de manière directe en voyant la trahison (voir articles : «entre rires et honte, le désespoir» et «exceptionnel bazar de Noël»), prenant de court ses adversaires. Il a tout cassé et assumé son rôle de putschiste mais en proposant à la clé des élections dans un délai très rapproché. En sus, les autres ont eu droit à des vacances prolongées au Mozambique et en Afrique du Sud.
A leur retour le 18 décembre, il y avait des dizaines de milliers de personnes le long de la route pour les accueillir et les responsables des 3 mouvances se sont bercés un peu d’illusions. Mais il y a une différence entre la joie de voir les siens revenir à la maison et l’enthousiasme à aller affronter les forces de l’ordre. Le 22 décembre, devant l’Assemblée nationale, les manifestants se comptaient plus en centaines qu’en milliers. Jets de grenades lacrymogènes, plusieurs blessés, dont certains graves, et des arrestations, c’est le retour à la «normalité» de ces derniers mois. La nouveauté, c’est qu’il semble qu’il y ait des types inédits de grenades donnant la nausée ou des allergies. Les FIS (Forces d’intervention spéciale), mises hors-jeu par la réconciliation, reprennent du service.
Ce que les légalistes ont obtenu pacifiquement (coprésidence, congrès…), ils devront désormais se battre pour les ravoir s’ils en ont le courage. Mamy Rakotoarivelo, le président du Congrès, n’était pas présent à la manifestation, à cause d’un mandat d’arrêt qui plane sur sa tête. Les prisons malgaches ne sont pas réputées pour leur salubrité. Par contre, il est allé demander à Andry Rajoelina le 21 décembre au Palais d’Ambotsirohitra de revenir aux Accords. Sans succès ! Il avait sollicité l'entrevue par l’intermédiaire de l’Ambassadeur de France. Marc Ravalomanana, après sa fuite, n’est pas prêt de revenir malgré ses promesses. A défaut de leaders prêts à mourir comme Roindefo Monja devant le palais présidentiel le 7 février, il reste aux légalistes les élections dans 3 mois…
Andry Rajoelina a failli réussir sa rédemption. Marc Ravalomanana l’a renvoyé à ses traumatismes par les agressions humiliantes de Maputo III. En contrepartie, ce dernier prolongera donc son séjour en Afrique. Son retour était déjà prévu dans les Accords. Que des putschistes agissent comme des putschistes, quoi de plus naturel ? Mais que des légalistes procèdent de même, c’est assez déconcertant et désastreux. Cette suite de reniements et de trahisons de part et d’autre détruisant le processus de réconciliation a eu une conséquence presque immédiate. Le président américain Barack Obama vient de suspendre Madagascar de l’AGOA le 23 décembre en même temps que la Guinée et le Niger. A l’exception du timide et tardif appel d’Andry Rajoelina le 16 décembre (voir article : «Les petites mains de l’AGOA : population vulnérable») et de Roland Ratsiraka, pratiquement personne dans la classe politique n’a levé le petit doigt, et certains doivent même s’en réjouir. Il n’y eut aucun mouvement de masse pour défendre les acquis de l’accord américano-malgache. 85% des exportations textiles de la Grande Ile partent vers les Etats-Unis.
Ces sanctions, triste cadeau de Noël, vont toucher de plein fouet la classe ouvrière mais pas les dirigeants. 230.000 emplois ont déjà été perdus depuis le début de la crise. Le peuple ? Il éprouve un sentiment de malaise en voyant Marc Ravalomanana se congratuler avec Didier Ratsiraka, son pire ennemi en 2002, soutenu par Albert Zafy qui a failli être descendu par l’Amiral le 10 août 1991. Peut-on se réconcilier avec n’importe qui sauf avec Andry Rajoelina ? Qui sont les victimes dans les manifs ? Pas les fils et filles de bonne famille d’Antananarivo qui se disputent le pouvoir et peuvent pardonner à tout le monde sauf entre eux. Leurs haines réciproques sont trop fortes et leurs orgueils tuent le pays. Sans un nouvel esprit intégrant le grand pardon, comme en Afrique du Sud ou en Irlande, ce sera la volonté de revanche qui prédominera dans toutes les prises de décisions. Les Accords avaient tenté de l’insuffler.
La réunion du GIC, prévue pour le 17 décembre, serait finalement programmée pour le 6 janvier 2010 à Addis-Abeba et non plus à Antananarivo. Mais le miracle de la signature de l’acte additionnel, si porteur d’espoirs, risque de ne pas se renouveler. Les églises, déjà bien fréquentées d’habitude, le seront encore plus sans doute pendant cette trêve de Noël car l’être humain a tendance à se souvenir de Dieu quand il se sent perdu. Le pasteur Mailhol demande un gouvernement militaire, Monseigneur Odon justifie les putschs auprès du Vatican, le pasteur Andriamanjato n’est plus à présenter. Mais dans le tas, il doit bien y avoir quelqu’un qui parle de Jésus, de pardon et d’amour.
Alain Rajaonarivony