
17 mars 2009 – 17 mars 2010 : Un an, ça se fête. Grenades lacrymogènes, tirs en l’air des FIS (Forces d’intervention spéciale, tristement célèbres), ce fut la fiesta dans tout Tana, de Behoririka à Anosy, Analakely ou Ampefiloha. Le but des groupes de manifestants semblait être de rejoindre le lac Anosy, quartier du Sénat…et du Carlton, point de chute habituel des diplomates. Bilan : 3 blessés.
Pour cet anniversaire, plutôt qu’un long discours, deux diagrammes du Rapport intermédiaire de l’Union Européenne publié le 20 février 2010 sur l’évolution de la situation économique de la Grande Ile seront plus parlants. Il s’agit de celui du tourisme et du textile mais il y en a d’autres. L’inventaire apparaît des plus négatif…
Le Premier-ministre de la HAT (Haute autorité de transition) a lui-même autorisé l’exportation du Bois de rose, en violation des conventions signées par Madagascar concernant cette espèce protégée. Le groupe français CMA-CGM et sa filiale Delmas qui en assure l’embarquement à partir du port de Vohémar ont beau jeu de s’appuyer sur ce genre de texte pour affirmer qu’ils sont en conformité avec les lois malgaches. Le «Kiara», bateau de la compagnie, est parti le 17 mars à destination de l’Asie avec 273 containers de bois à bord. Ce sont les biens et ressources des générations futures qui sont pillés, par une déforestation massive et durable, mais l’enrichissement rapide est à ce prix. Selon une enquête de l’EIA (Environmental investigation agency) et de Global Witness, l’abattage des bois précieux dans les parcs et zones protégés a rapporté à leurs auteurs de 88.000 à 460.000 dollars par jour, dans les mois qui ont suivi le coup d’état. Cela fait donc des centaines de millions de dollars volés au pays. En 2003, Marc Ravalomanana s’était engagé à conserver 10 pour cent du territoire national comme sanctuaire naturel.
Ce scandale des bois précieux est une parfaite illustration de la trahison des idéaux de la place du 13 mai. Plusieurs membres de la HAT sont devenus millionnaires en dollars américains en très peu de temps. Les entreprises du groupe Tiko ont été détruites ou pillées pour le plus grand profit de certains dirigeants actuels mais leurs organes de propagande continuent à faire leurs choux gras des abus économiques de Ravalomanana lors de sa législature. En termes de prédation, la HAT n’a rien à envier à l’ancien président, elle fait même pire car son temps est compté. Comme le disait Nadine Ramaroson, ministre de la population, dès janvier 2009 : «Ce sont tous des affamés !» (voir article : «De la lutte des femmes au F.A.M.»)
Elle est une des rares à être restée fidèle au sens de son combat. Pratiquement la dernière à être nommée, après une pétition de militants, elle a pris en charge un ministère que les précédents régimes avaient supprimé. Ses actions et son dévouement en font la seule responsable gouvernementale à bénéficier encore d’une certaine popularité. Des personnes âgées aux orphelins, elle tente d’organiser une protection sociale. Elle s’est engagée dans la défense des 6.000 petites bonnes malgaches qui travaillent au Liban parfois dans des conditions effroyables, puisque plusieurs d’entre elles ont été violées ou assassinées. Elle veut les rapatrier et engager des poursuites pénales. Mais bien des responsables du pouvoir sont loin de ce genre de préoccupations.
De part cette attitude, Nadine Ramaroson gêne énormément et des politiciens de tout bord, y compris au sein de la HAT, ne verrait pas d’un mauvais œil qu’elle se casse la figure. On tente de l’atteindre à travers l’entreprise de son père, la Savonnerie Tropicale, unité industrielle créée il y a une quarantaine d’années. Persécutées durant la Révolution dirigée par Didier Ratsiraka dans les années 70-80, la société et la famille ont souffert. En 2002, ils se sont engagés auprès de Marc Ravalomanana, et la Savonnerie Tropicale a accordé des facilités de trésorerie à Tiko. En retour, l’ancien président a importé du savon illicitement détaxé, le fameux «Citron Plus», sensé être fabriqué à l’Ile Maurice pour bénéficier des facilités douanières, mais en réalité produit en Asie. Le pouvoir avait même sorti une loi pour essayer d’empêcher les camions de la Savonnerie de rouler (voir article : «Conduite à droite, conduite facho ?»). Et actuellement, d’énormes quantités de savon illégalement importé sont déversées sur le marché. L’argent des trafics n’est pas perdu pour le monde et en même temps qu’il est blanchi, il permet d’éliminer un adversaire politique. De vieille souche protestante, André Ramaroson, le père de la ministre, a aussi créé le premier centre pour handicapés de la Grande Ile, les «Orchidées blanches». La sensibilité sociale de Nadine prend ses racines dans la culture familiale.
Comme prévu, l’Union Africaine a appliqué à l’encontre des putschistes malgaches ce 17 mars les sanctions individuelles après leur refus d’appliquer les accords de Maputo et l’acte additionnel d’Addis-Abeba. 109 personnes, proches du pouvoir, sont touchées par l’interdiction de visas ou le gel des avoirs à l’étranger. Le rejet de la parole donnée par Andry Rajoelina aura des conséquences beaucoup plus graves que ne le pense ce dernier…
Le cyclone Hubert a fait des ravages : plus de 50 morts et 90.000 sinistrés en quelques jours. Des régions rizicoles sont sous les eaux. Le pays sera incapable de secourir ses citoyens malgré les bonnes volontés car la préoccupation des politiciens est ailleurs.
Jean Ferrat, de son vrai nom Jean Tenenbaum, vient de mourir à 79 ans ce 13 mars. Il était qualifié d’«homme fidèle», fidèle à ses convictions et à ses affections. Fils d’un immigré juif de l’est et d’une mère française, il a vu son père arrêté par les Allemands et déporté à Auschwitz alors qu’il n’avait que 11 ans. Lui-même ne devait rester en vie que par le courage et l’affection de militants communistes qui l’avaient caché. Quand il était enfant, il rêvait de voyager. C’est ainsi que devenu chanteur, il débarqua à Cuba pour 2 mois et demi en 1967, un séjour qui l’a marqué. Mais parmi ses pérégrinations, il mentionnera aussi une autre île, Madagascar. Jean Ferrat restera un sympathisant communiste, mais dénoncera la répression du printemps de Prague et chantera jusqu’au bout la tolérance et l’amour. On est toujours marqué par son vécu et l'artiste a su faire passer le message du refus de la haine apportant ainsi du baume aux cœurs meurtris.
Photo de Nadine : T-shirt trop grand, pantalon infâme et bottes en plastique. On est loin du Glamour mais on ne peut pas reboiser et s’occuper des pauvres en Chanel. Et pourtant, de Genève à Paris, Nadine était plutôt habituée aux 5 étoiles. Nous avons eu beaucoup de discussions au téléphone quand on lui a proposé son poste. Je lui avais conseillé de refuser pour préserver son image mais elle m’a répondu : «Qui va s’occuper du peuple ?» Avec le recul, je pense qu’elle a eu raison de prendre ce risque. La fidélité en amitié consiste aussi à le dire. Nadine fait partie des personnes de cœur dont le pays a besoin (voir article : «Où sont les grandes consciences ?»)
Alain Rajaonarivony